Wero, UPI, Pix : Pays créent leurs systèmes, Visa bat des records
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Du Brésil à l’Inde en passant par l’Europe : presque chaque grande économie mondiale développe actuellement son propre système de paiement numérique censé rendre obsolètes Visa et Mastercard. Ces systèmes fonctionnent, le nombre d’utilisateurs explose – et pourtant, les deux géants de la carte bancaire annoncent des résultats record. Ce qui semble une contradiction est en réalité une leçon de géopolitique numérique, qui concerne aussi les PME.
L’essentiel en bref
- L’Inde (UPI), le Brésil (Pix), l’Europe (Wero) et la Chine (Alipay/WeChat Pay) ont chacun mis en place leurs propres systèmes de paiement instantané, remplaçant largement les paiements par carte sur leur territoire national.
- En 2024, Visa a réalisé un chiffre d’affaires d’environ 35,9 milliards de dollars américains, avec un bénéfice net de 20 milliards de dollars américains – malgré une concurrence mondiale croissante (Résultats annuels de Visa pour l’exercice fiscal 2024).
- La plus grande faiblesse de tous les systèmes nationaux : les paiements transfrontaliers. C’est précisément là que Visa et Mastercard connaissent leur croissance la plus rapide.
- Pour les PME, cela signifie : celles qui vendent à l’international ne peuvent guère se passer des géants de la carte bancaire. Celles qui opèrent dans l’espace DACH devraient, quant à elles, suivre de près l’évolution de Wero.
La révolte mondiale contre le « cartel des cartes »
Cela se produit discrètement, mais simultanément partout dans le monde : gouvernements et banques centrales construisent des systèmes de paiement destinés à écarter deux entreprises américaines du cœur des flux monétaires. Au Royaume-Uni, les dirigeants bancaires planifient actuellement « Delivery Co », une alternative nationale à Visa et Mastercard. Le consortium bancaire européen EPI (European Payment Initiative) a déjà enregistré 47 millions d’utilisateurs pour Wero. Pix, au Brésil, est devenu, cinq ans après son lancement, le moyen de paiement dominant du pays. Et en Inde, UPI a rendu pratiquement invisible le système bancaire traditionnel.
Les motivations sont partout similaires : souveraineté sur l’infrastructure nationale de paiement, coûts de transaction réduits et indépendance vis-à-vis d’entreprises capables, en cas de crise, de couper l’accès aux moyens de paiement. Le fait que la Russie ait dû créer, après les sanctions de 2014, son propre système de cartes MIR – suite à la suspension de ses activités par Visa et Mastercard – a servi de signal d’alerte mondial.
Trois modèles, une même direction
Les alternatives les plus réussies suivent un principe commun : elles superposent une interface conviviale au système bancaire existant, sans chercher à le remplacer. Les différences résident dans les détails.
Inde – UPI (depuis 2016) : L’Unified Payment Interface (Interface unifiée de paiement) a été développé par la National Payments Corporation of India (NPCI), organisme public, selon un standard ouvert. Toute banque peut y participer, toute application peut intégrer UPI. Un paiement s’effectue via une simple identifiant – similaire à une adresse e-mail – ou via un code QR. Google Pay en Inde est aujourd’hui, en substance, une application UPI, non une application de carte bancaire. Le système traite désormais des milliards de transactions par mois et est gratuit pour les particuliers.
Brésil – Pix (depuis 2020) : La banque centrale brésilienne a imposé Pix comme système obligatoire : toute institution financière comptant plus de 500 000 comptes actifs doit y participer. Les transactions sont gratuites pour les particuliers ; pour les entreprises, les frais sont nettement inférieurs à 1 % – comparés à 1 à 2 % pour les cartes de crédit. En cinq ans, Pix est devenu le moyen de paiement dominant du pays.
Chine – Alipay et WeChat Pay : La Chine a été pionnière, mais aussi un exemple d’avertissement. Ces deux systèmes sont des plateformes privées, pas des standards ouverts. Pendant des années, les utilisateurs d’Alipay n’ont pas pu transférer d’argent aux utilisateurs de WeChat Pay. Ce n’est qu’après des interventions étatiques que les systèmes se sont ouverts. Pour le reste du monde, la Chine est devenue à la fois un modèle et un avertissement : le paiement mobile fonctionne – mais uniquement si l’État fixe les règles du jeu.
« La dépendance à l’égard de deux entreprises américaines pour quelque chose d’aussi fondamental que les paiements était inacceptable pour de nombreuses économies – elles n’avaient tout simplement pas d’alternative. Aujourd’hui, elles en ont une. »
– Rédaction MBF
La voie complexe de l’Europe : Wero et l’euro numérique
L’Europe a plus de difficultés que l’Inde ou le Brésil – et ce pour deux raisons. Premièrement : les cartes de crédit et les cartes bancaires (cartes EC) sont déjà profondément ancrées ici. Il n’y a pas de vide à combler pour un nouveau système. Deuxièmement : l’Europe n’est pas un État, mais un continent comportant plus de 20 cadres réglementaires distincts, des banques centrales nationales et des systèmes nationaux déjà existants, tels qu’iDEAL aux Pays-Bas, Vipps en Scandinavie ou Blik en Pologne.
Pourtant, les choses bougent. L’European Payment Initiative (EPI), un consortium regroupant 16 grandes banques européennes, dont Deutsche Bank, BNP Paribas et ING, a lancé Wero, une plateforme reposant sur la norme SEPA Instant. Le concept est connu : payer via numéro de téléphone, adresse e-mail ou code QR, en temps réel et gratuitement. Wero est déjà opérationnel en Belgique, en France et en Allemagne ; environ 50 des 106 banques recensées ont activé cette fonctionnalité.
Parallèlement, la Banque centrale européenne (BCE) prépare l’euro numérique – une monnaie numérique émise par une banque centrale, permettant aux citoyens de détenir directement des comptes auprès de la BCE. Cela serait nettement plus radical que Wero, car cela rendrait partiellement obsolètes non seulement Visa et Mastercard, mais aussi les banques commerciales classiques. C’est précisément pourquoi ces dernières poussent Wero avec tant d’ardeur : elles veulent devancer la BCE.
La prochaine grande étape pour Wero : l’interopérabilité avec 13 systèmes nationaux de paiement en Europe. Si cet objectif est atteint, la plateforme aurait accès à plus de 100 millions d’utilisateurs supplémentaires. Reste à savoir si commerçants et consommateurs basculeront effectivement vers ce nouveau système.
Le paradoxe : pourquoi Visa et Mastercard continuent de croître
Voici ce qui devient intéressant – et pertinent pour les PME. Malgré toutes ces nouvelles concurrences, les deux géants de la carte bancaire annoncent toujours des résultats record. Le chiffre d’affaires international de Mastercard a récemment augmenté d’environ 13 % par an – nettement plus vite que son activité aux États-Unis, qui progresse d’environ 6 % par an. C’est exactement le contraire de ce qu’on pourrait attendre.
Quatre facteurs expliquent ce paradoxe :
1. Le marché global croît plus vite que la concurrence ne grignote des parts de marché. Alors que, dans les pays émergents, UPI et Pix dominent, le volume total des paiements numériques augmente si rapidement que Visa et Mastercard traitent néanmoins davantage de transactions qu’au cours de l’année précédente.
2. Les paiements transfrontaliers constituent leur fossé défensif. Lorsqu’une PME allemande achète sur une plateforme américaine ou lorsqu’un client coréen paie son abonnement Netflix, cela passe presque systématiquement par Visa ou Mastercard. Les systèmes nationaux comme UPI ou Pix fonctionnent parfaitement à l’intérieur des frontières – mais ils ne sont pas encore prêts à gérer les paiements transfrontaliers.
3. Des frais par transaction en hausse constante. Les deux groupes ont progressivement élargi et renforcé leur structure tarifaire au fil des années – jusqu’à faire l’objet de poursuites victorieuses menées par des associations de commerçants. Aujourd’hui, le montant prélevé par transaction dépasse celui d’il y a cinq ans.
4. Des services allant bien au-delà de la carte. Visa et Mastercard sont depuis longtemps bien plus que des réseaux de cartes. Ils proposent des vérifications anti-blanchiment, des solutions de prévention de la fraude, de la tokenisation, de règlement des litiges et de change – des services que, ironiquement, des institutions participant à Pix, Wero ou UPI utilisent également… et paient.
« Tant que les systèmes nationaux de paiement s’arrêtent aux frontières nationales, le fossé défensif de Visa et Mastercard reste intact. La question n’est pas si, mais à quelle vitesse Wero, UPI et Pix deviendront internationaux. »
– Rédaction MBF
Ce que cela signifie pour les PME
Pour les entreprises allemandes, trois domaines d’action concrets se dessinent :
Suivre Wero, sans l’ignorer. Depuis 2025, SEPA Instant est obligatoire pour toutes les banques de la zone euro. Wero repose sur cette norme. Toute entreprise exploitant aujourd’hui une boutique en ligne dans l’espace DACH devrait vérifier si son prestataire de services de paiement prend déjà en charge les paiements Wero – ou quand il prévoit de le faire. Les coûts de transaction sont nettement inférieurs à ceux des paiements par carte bancaire.
Connaître les coûts liés aux paiements transfrontaliers. Toute entreprise qui vend ou achète à l’international paie, pour chaque transaction via Visa ou Mastercard, des frais qui ont augmenté ces dernières années. Existe-t-il, à moyen terme, des alternatives moins coûteuses – par exemple via l’interopérabilité prévue de Wero avec les systèmes scandinaves ou polonais ? Cela dépendra de la rapidité avec laquelle cette interconnexion se concrétisera.
Prendre au sérieux la souveraineté des paiements comme facteur de risque. Les expériences russes, mais aussi des cas où Visa et Mastercard ont bloqué des paiements pour des motifs politiques ou réglementaires, montrent clairement : toute entreprise qui centralise l’intégralité de ses paiements entre les mains de deux entreprises américaines assume un risque concentré. La diversification de l’infrastructure de paiement n’est pas un sujet réservé aux grands groupes.
Conclusion : une révolution en accéléré lent
Le monde construit actuellement un réseau décentralisé de systèmes nationaux de paiement, destiné à éroder à long terme la domination de Visa et Mastercard. À court terme, les géants de la carte bancaire en profitent même de façon paradoxale : la croissance mondiale des paiements numériques génère davantage de transactions, tandis que leur quasi-monopole sur les paiements transfrontaliers demeure intact.
Pour les PME, cela signifie : les cartes ne disparaîtront pas demain. Mais toute entreprise qui ne conçoit sa stratégie de paiement qu’autour de Visa et Mastercard construit sur un socle qui, dans cinq ans, aura une apparence très différente de celle d’aujourd’hui.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que Wero et quand pourrai-je payer avec ?
Wero est la marque grand public de l’European Payment Initiative (EPI), un consortium composé de 16 grandes banques européennes. Actuellement, Wero fonctionne principalement pour les paiements personne à personne en Allemagne, en France et en Belgique. Les paiements marchands (entre commerçants et clients) et les paiements en ligne devraient être disponibles au cours de 2026 et 2027.
UPI et Pix sont-ils utilisables en Allemagne ?
Non, ces deux systèmes sont actuellement limités à leurs marchés domestiques (Inde et Brésil respectivement) ainsi qu’à certains pays partenaires. UPI s’étend surtout vers les pays ayant une forte diaspora indienne. Pour l’espace DACH, Wero constitue l’alternative pertinente aux paiements par carte bancaire.
Les PME doivent-elles déjà basculer immédiatement sur Wero ?
Non, aucune urgence n’existe. Wero en est encore à une phase initiale. Il est toutefois pertinent, lors du prochain entretien avec son prestataire de services de paiement, de demander la feuille de route de Wero et de suivre activement son évolution – notamment si l’activité se concentre sur l’espace DACH ou la zone euro.
Pourquoi Visa et Mastercard annoncent-ils des bénéfices records malgré la concurrence ?
Trois raisons : le marché mondial des paiements numériques croît plus vite que les alternatives nationales ne gagnent des parts de marché. Les paiements en ligne transfrontaliers – le segment le plus rentable – progressent de 15 à 20 % par an et passent presque exclusivement par les cartes bancaires. Enfin, les deux groupes proposent depuis longtemps des services allant bien au-delà du simple traitement des paiements, que leurs concurrents eux-mêmes utilisent et rémunèrent.
Quel lien existe entre Wero et SEPA Instant ?
Sur le plan technique, Wero repose sur la norme SEPA Instant – l’infrastructure européenne existante pour les virements bancaires en temps réel. Depuis 2025, toutes les banques de la zone euro doivent supporter les paiements SEPA Instant. Wero rend cette infrastructure aussi simple d’accès pour les consommateurs et les commerçants que l’est aujourd’hui un paiement par carte bancaire.
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